Le spectacle auquel le Sénégal assiste depuis le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko dépasse largement le simple cadre d'une crise politique ou d'un réaménagement institutionnel. Ce qui est en train de se produire révèle quelque chose de beaucoup plus profond, de beaucoup plus ancien, et surtout de beaucoup plus dangereux pour l'État sénégalais : la confusion permanente entre engagement politique et administration publique.
Depuis plusieurs heures, les démissions s'enchaînent dans différentes structures publiques. Des directeurs généraux, des PCA et d'autres responsables quittent leurs fonctions dans une rapidité presque mécanique, invoquant pour la plupart la loyauté, l'allégeance ou le soutien personnel au Premier ministre limogé. Chacun appréciera politiquement cette posture comme il l'entend. Mais au-delà des émotions et des camps, une question fondamentale doit être posée : pourquoi des responsables censés administrer des structures publiques stratégiques lient-ils leur présence à un homme politique plutôt qu'à une mission institutionnelle ?
Et c'est précisément là que le véritable problème apparaît.
Car ces démissions collectives viennent confirmer ce que beaucoup dénoncent depuis des décennies : une grande partie des postes stratégiques de l'administration sénégalaise continuent d'être occupés selon des logiques essentiellement politiques. Le Sénégal a changé de présidents, changé de gouvernements, changé de discours, mais le cœur du système, lui, est resté pratiquement identique depuis l'indépendance. À chaque alternance, les structures publiques deviennent des territoires à redistribuer.
Le plus ironique dans cette situation, c'est que la rupture avait justement été théorisée depuis des années par ceux-là mêmes qui étaient au pouvoir jusqu'à hier. L'appel à candidature pour les postes de direction générale avait été présenté comme l'un des symboles d'un nouvel État : un État où la compétence devait primer sur le militantisme.
Mais une fois arrivés au pouvoir, les vieilles habitudes ont rapidement repris le dessus.
Oui, il existe des directeurs généraux compétents. Mais il serait malhonnête de nier qu'une immense partie des nominations ont obéi à des logiques politiques classiques. Dans plusieurs structures publiques, on retrouve des responsables qui n'ont jamais travaillé dans les domaines qu'ils dirigent.
Une comparaison intéressante
Parmi les rares institutions sénégalaises qui résistent encore relativement à cette logique de politisation massive, on retrouve justement les corps les plus structurés et hiérarchisés de l'État : la Gendarmerie nationale et la Police nationale du Sénégal. On n'imagine pas un commandant de groupement nommé uniquement parce qu'il est militant politique. Pourquoi ? Parce que ces institutions savent qu'une structure stratégique ne peut pas fonctionner durablement sans technicité réelle.
Et c'est exactement cette culture administrative qu'il manque dans beaucoup d'autres secteurs publics.
Car lorsqu'une administration fonctionne principalement sur des critères de fidélité politique, elle cesse progressivement d'être une administration professionnelle. Chaque crise politique se transforme alors en crise administrative. Chaque changement de gouvernement provoque des vagues de départs.
Un État sérieux ne peut pas fonctionner ainsi. Dans un État mature, les institutions survivent aux hommes. Un DG ne devrait pas considérer son poste comme une mission accordée par un leader auquel il doit une fidélité personnelle éternelle. Il devrait considérer ce poste comme une responsabilité professionnelle au service de l'État et des citoyens.
Le vrai débat à ouvrir
Le Sénégal doit profiter de cette séquence pour ouvrir enfin le vrai débat sur la professionnalisation de l'État. Le vrai enjeu n'est pas simplement de remplacer des DG par d'autres DG. Il est de savoir si le pays veut enfin construire une administration moderne ou continuer à reproduire éternellement le même système sous des visages différents.
L'appel à candidature ne doit plus rester un slogan politique destiné à séduire l'opinion pendant les campagnes électorales. Il doit devenir une norme institutionnelle obligatoire pour tous les postes stratégiques non politiques. Les critères doivent être publics, les expériences vérifiables, les compétences évaluées sérieusement.
Cela ne signifie pas qu'une personne engagée politiquement ne peut pas être compétente. Mais la compétence doit être prouvée indépendamment de l'appartenance politique. Aujourd'hui, c'est souvent l'inverse.